samedi 21 juin 2014

La guerre de Corée, troisième partie: début de la mésentente Truman-MacArthur!






Au début du mois de décembre 1950 Washington prévient Douglas MacArthur : Oui au harassement de l’ennemi Nord Coréen en déroute, même au-delà du 38° parallèle. Non à un comportement pouvant provoquer une intervention russe ou chinoise dans le conflit. Il ne faut surtout pas perdre de vue – dit Washington – que le port soviétique de Vladivostok n’est qu’à 60 km au Nord-Est de la frontière coréenne!

Et c’est ici que le bât blesse. Il n’y a pas de réelle identité de vue entre le Président Truman et son commandant en Extrème-Orient  au sujet des objectifs fondamentaux de l’intervention américano-onusienne en Corée. Le Président Truman  veut contrer l’expansionnisme russe en
repoussant l’ennemi. Mac Arthur, lui, veut anéantir l’ennemi .Pour ce faire , il  est prêt de porter la guerre au-delà de la frontière coréenne, sur terre chinoise. Ou russe, s’il le faut.

N’a-t-il pas défini le 26 août 1950, dans un discours devant les anciens combattants, la ligne de défense des Etats-Unis  comme «  une ligne  allant de Vladivostok à Singapour » ? N’a-t-il pas déclaré que « seule la maîtrise de cette ligne de défense fera de l’Océan Pacifique un Lac Paisible » (a Peaceful Lake…) ?

Bien sûr, devant le tollé déclenché à Washington MacArthur se rétracte….D’ailleurs, en bon soldat discipliné, ne se rétracte-t-il pas toujours ? Il retire donc tout ce qu’il a dit. Chaque mot
prononcé….APRES leur publication par les journaux.


Truman fulmine et rêve. Faute de pouvoir baîlloner son général encombrant, il rêve de pouvoir le congédier… Un jour….Mais pas maintenant. Pas après la grande victoire du Port d’Inchon, le 15 septembre 1950.


Pour le moment, il s’agit d’aller au devant de MacArthur chez lui, dans son fief du Pacifique. La rencontre Truman-MacArthur a lieu le 15 octobre 1950, sur l’île de Wake. Curieusement, on parle peu du conflit coréen, considéré comme étant- plus ou moins- terminé… On parle du plan de la reconstruction de la Corée en ruines, on parle de l’amélioration du traité de paix avec le Japon, on parle du Pacifique en général. On parle même dune possibilité de redéploiement des troupes ayant combattu en Corée : en Europe, ou ailleurs.

Les craintes du Président Truman à propos d’une éventuelle intervention chinoise ? MacArthur les balaie d’un geste de la main. C’est vrai, le premier octobre 1950 le Premier ministre chinois Chu En Lai a convoqué l’ambassadeur indien et lui a annoncé en termes très clairs que si les forces Sud-Coréennes et américano-onusiennes traversent le 38° parallèle, la Chine entrera dans le conflit. Egalement vrai : New Delhi a transmis ce message à toutes les capitales du monde, Washington en tête. Vrai aussi : les services de renseignement alliés ont averti MacArthur des concentrations suspectes de troupes chinoises en Mandchurie. Mais MacArthur ne croit pas à une intervention chinoise dans le conflit. Ou alors quelques dizaines de milliers d’hommes, peut-être…

Au moment où le général Douglas MacArthur parle ainsi, près d’un quart de million de soldats chinois ont déjà traversé la rivière Yalu et se cachent, disséminés dans les collines Nord-Coréennes. Plus d’un million d’autres soldats chinois se tiennent près sur la rive chinoise du fleuve.

Fin de la troisième partie.

Elisheva Guggenheim-Mohosh


La guerre de Corée, quatrième partie:L'hiver terrible....





Dans notre précédent article nous avons vu la genèse de la mésentente entre le Président Truman et son  subordonné têtu et egocentrique, le général Douglas MacArthur. MacArthur balaie d’un geste de la main les craintes de Truman concernant la possibilité d’une intervention chinoise dans le conflit coréen. Il estime que si intervention il y a, elle se limitera à quelques dizaines de milliers de soldats…


Au moment  où MacArthur parle ainsi (fin 1950) près d’un quart de million de soldats chinois ont déjà traversé la rivière Yalu (la frontière entre la Corée du Nord et la Chine), et se cachent,
disséminés, dans les collines et les montagnes Nord-Coréens. Près d’un million d’autres se tiennent prêts à intervenir, sur la rive chinoise du fleuve.

A 20 000 kilomètres plus loin, à Washington, le Pentagon se range à l’avis de MacArthur, en qualifiant les menaces, pourtant très clairement exprimées, du Premier ministre chinois, Chu En Lai, de « bluff communiste ».Les troupes américano-onusiennes poursuivent les combats  sur tout le territoire Nord-Coréen et chassent l’ennemi jusqu’à la frontière mandchourienne. L’ordre donné est de nettoyer toute la péninsule coréenne des agresseurs communistes. Néanmoins, Washington impose une interdiction formelle de traverser la frontière chinoise, que  ce soit par la voie terrestre ou aérienne ! Même les vols de reconnaissance au dessus de la rivière Yalu sont interdites.

Comme les aveugles dans  un tableau de Pieter Breughel, les troupes de l’ONU avancent…Le paysage est désolé, le pays inhospitalier. L’hiver coréen approche. L’ennemi chinois qui se cache dans les collines sait tout des mouvements des troupes alliées. Les alliées ignorent jusqu’à l’existence de l’ennemi chinois…

Début novembre c’est le choc. Des vagues de soldats chinois déferlent sur une unité américaine  coupée de ses arrières. Même le Pentagon doit se rendre à l’évidence. MacArthur s’est trompé. On est en face d’une attaque massive. On est en face d’un ennemi nouveau et d’une guerre nouvelle : une guerre avec la Chine. La Chine avec ses étendues infinies et ses ressources humaines inépuisables. Et reconnaître enfin que les « Boys » ne seront pas chez eux pour Noël. (« Home by Christmas »…) Que cette guerre sera très longue.

Dès le 6 novembre  MacArthur, très alarmé, demande la levée de l’interdiction de bombarder  la rivière Yalu. On lui donne donc la permission de bombarder les ponts de la rivière Yalu pour interrompre le flux d’hommes et de matériel provenant de Mandchourie. Mais on lui interdit strictement d’atteindre des objectifs se trouvant de l’autre côté du fleuve, sur la rive chinoise, notamment les barrages et les installations hydrauliques. Malgré cette limitation, le 24 novembre 1950 les forces chinoises déclenchent une offensive terrible. Les forces des Nations Unies reculent. Les unités de l’armée Turque protègent leur retraite avec un courage  exemplaire et subissent des pertes considérables.

Côté américain la Première division des Marines  est encerclée et doit être évacuée par mer. Lorsqu’on lui fait remarquer que les Marines reculent, le général Oliver Smith, dans un accès d’humour noir, s’écrie « RETREAT HELL !... I’m just attacking in another direction !! » (Comment ça je recule ? Je ne fais qu’attaquer dans une autre direction…) « Retreat Hell » est devenu une phrase aussi célèbre que le  le fameux « Nuts !!! » (foutaises..) prononcé par le général américain McAuliffe en 1944, durant la Bataille des Ardennes, lorsque les  Allemands lui ont demandé de capituler avec ses forces encerclées à Bastogne.

Fin de la quatrième partie .Prochain article : Truman-MacArthur, le choc final.

Je vous propose de voir le très bon film de Mark Robson , Les Ponts de Toko-Ri, (1954) avec une distribution très brillante : William Holden, Grace Kelly, Mickey Rooney, Fredric March.
Film basé  sur le roman de James Michener, avec d’images de combat remarquables et une réfléxion très désabusée et lucide sur cette Guerre de Corée, que déjà ses contemporains ont surnommée « The Forgotten War » : La guerre oubliée.

Elisheva Guggenheim-Mohosh




La guerre de Corée, cinquième partie: Truman- MacArthur, psychodrame et choc final!




En Corée, comme à Washington, on fête tristement Noël 1950. Le très aimé général Walton Walker s’est tué dans un stupide accident de jeep le 23 décembre. Il est remplacé par le général Matthew Ridgway, qui doit tout de suite faire face à un demi million de soldats chinois qui déferlent sur les troupes américano-onusiennes. Comme si tous les sacrifices de l’année 1950 ne servaient à rien, Séoul tombe une nouvelle fois, le 4 janvier 1951. Donc, c’est le retour à la case départ : celle de juin 1950.

Il est maintenant tout à fait clair que les Etats-Unis se sont fait piéger en provoquant l’intervention chinoise. Et il est également clair que ce n’et plus une guerre qu’on pourra gagner sans y investir des moyens énormes et sans prendre des risques énormes !

De plus, le Président Truman n’est toujours pas libéré de sa peur initiale : a peur que la Corée ne soit qu’une diversion et qu’une attaque communiste de grande envergure se prépare ailleurs. Et si c’était le cas, comment transférer des troupes stationnées en Europe ou en Amérique pour les besoins de la superoffensive  imaginée par Douglas Mac Arthur ?(voir nos précédents articles.) On ne peut, en aucun cas, sacrifier la vie de centaines de milliers de soldats américains pour venir à bout d’une multitude inépuisable de chinois hostiles ! On ne peut pas, non plus, engager les Nations Unies dans une aventure sans fin et sans limites! Déjà, certains gouvernements alliés ont froncé les sourcils lorsque MacArthur a traversé le 38° parallèle. Peu seraient les pays qui suivraient les Etats-Unis dans une guerre à outrance contre la Chine. La Chine soutenue par les armes russes…

Tandis que sur le terrain commence une contre-offensive, menée par Matthew Ridgway, contre-offensive qui repoussera les communistes au Nord du 38° parallèle, le duel verbal entre Washington (Truman) et Tokyo (MacArthur) ne fait que s’exacerber. Peut-être le général Douglas MacArthur ne se rend pas compte combien son comportement est sans précédent. Lui, qui aurait immédiatement mis devant une Cour Martiale n’importe lequel de ses officiers qui se serait permis de donner des conférences de presse pour le critiquer, ne se prive pas de critiquer ouvertement les décisions de son commandant en chef, à savoir le Président des Etats-Unis !

C’est que MacArthur, un des grands vainqueurs de la guerre à outrance, la guerre illimitée que fut la Deuxième Guerre mondiale, est totalement incapable d’imaginer l’usage limité de la force. Cette théorie nouvelle, « à la mode » à Washington, lui semble une théorie fumeuse… « La Guerre Limitée »…Mais qu’est-ce que c’est ?!! L’ennemi est là pour être vaincu, un point, c’est tout ! « IN WAR THERE IS NO SUBSTITUTE FOR VICTORY ! »-« Dans une guerre il n’y a pas de  solution de rechange à a victoire ! »-dira-t-il.

Fin mars 1951, alors que la contre-offensive que mène (sans fanfares !) Matthew Ridgway est en train de réussir, MacArthur sort un chef-d’oeuvre de mépris à l’égard de Washington. IL informe l’ennemi que, malgré les restrictions extravagantes qu’on LUI a imposées, IL a, LUI, fait avancer la situation au point où l’ennemi communiste n’a qu’à déposer les armes. Donc LUI, MacArthur, offre généreusement  au commandant en chef des forces ennemies de négocier  avec lui,sur le champ de bataille,  un accord de  cessez-le-feu. Sinon, SA riposte sera terrible. C’est ce qu’on  lui a enseigné à l’Académie Militaire de West Point ! West  Point , où IL a eu l’honneur d’apprendre le métier de la guerre. Contrairement à d’autres (….), qui n’y sont pas allés…

A Washington, les spéculations vont bon train : »  le petit politicien du Missouri »
  ( entendez par la  le Presdent des États  Unis, Harry S.  Truman ) osera-t-il congédier le “Lion des Philippines”,  le “Héros de Bataan,”, le “ Vainquer du Pacifique”, le “Pacificateur du Japon”?


Il ose.

Le 11 avril, un message est adressé à Douglas MacArthur, à Tokyo .Le texte est le suivant : « C’est avec un profond regret que je dois vous informer que vous êtes démis de vos fonctions de commandant en chef des Forces Alliés en Extrême- Orient .Vous êtes démis de fonctions de  commandant en chef des Forces des Nations Unies en Corée. Le général Matthew Ridgway vous remplacera dans toutes vos fonctions avec effet immédiat.  Je vous autorise de prendre toutes les dispositions pour votre départ vers un lieu de votre choix… »

Signé : Harry S. Truman, Président des Etats-Unis.

Fin de la cinquième partie. Prochain (et dernier) article de la série : « La guerre de Eisenhower!"



Je vous propose de regarder un film, magnifiquement interprété par Gregory Peck, dans le rôle de Douglas MacArthur : « MacArthur,le général rebelle » de Joseph Sargent, sorti en 1977.

Elisheva Guggenheim-Mohosh

La guerre de Corée, sixième partie: La guerre de Eisenhower.



L’onde de choc causée par le limogeage de Douglas MacArthur traverse le continent américain, puis l’Océan Pacifique, pour frapper en plein fout le Japon. Les Japonais, leur empereur en tête, sont douloureusement touchés par la décision de Washington. Sentant l’humiliation terrible de son ancien ennemi, l’empereur Hirohito prend une décision sans précédent : il se rend à la résidence de MacArthur et lui dit adieu en l’accompagnant à sa voiture. A l’aéroport de Tokyo une foule d’un million de japonais acclame le général américain en disgrâce.

A son atterrissage à San Francisco, la nuit, une foule en délire l’accueille .Et la scène se répète à chaque escale, jusqu’à Washington puis à New York, où une foule estimée à sept million de personnes l’acclame ! Truman et le Parti démocrate tremblent : serait-il candidat aux élections prochaines ? Et les gagnera-t-il ?

Mais ce sera un autre général couvert de gloire qui gagnera, au nom du Parti Républicain, les élections présidentielles de novembre 1952 : le général Dwight Einsenhower. Le général Douglas MacArthur disparaîtra de l’arène politique avec cette phrase qui restera, elle, dans l’Histoire : « OLD SOLDIERS NEVER DIE. THEY JUST FADE AWAY »(Les vieux soldats ne meurent jamais : ils s’effacent).

Avec le départ de Douglas MacArthur un vent de soulagement souffle dans les chancelleries européennes et dans les couloirs des Nations Unies. Le danger d’une « guerre à outrance », « une guerre totale », « une déflagration mondiale », « un holocauste nucléaire » s’éloigne. Mais la guerre de Corée, une guerre de positions, une guerre d’usure, la guerre pour gagner une colline par-ci, pour « Pork Chop Hill » ou pour « Heartbreak Ridge », des coins de terre sans véritable importance stratégique, chèrement conquis et sans explication abandonnés, va se poursuivre encore deux années. Et ces deux années de combat vont être parmi les plus stupidement, les plus inutilement meurtrières dans l’histoire des guerres modernes.

Les soldats ne comprennent plus le but de leur combat. Leurs commandants ne savent pas quels sont les véritables objectifs de cette guerre. Les troupes américano-onusiennes haïssent la Corée, son climat aux températures extrêmes, l’odeur des champs fertilisés avec des excréments humains…Ils haïssent aussi les Coréens. Ils les appellent « gooks » (bridés). (Tout ceci ne vous « rappelle » rien ? La Guerre du Vietnam, peut-être ?)

L’opinion publique mondiale les oublie .C’est une guerre à la fois meurtrière et oubliée. Tout le monde serait ravi d’en finir, d’oublier le rêve impossible d’une libération de toute la péninsule coréenne de la domination communiste. Tout ce que l’on veut c’est rétablir le status quo ante. Le status quo d’avant le 25 juin 1950…Or, c’est pratiquement chose faite ! Déjà en printemps 1951 Séoul est libérée à nouveau, et, malgré les offensives communistes extrêmement coûteuses en vies humaines et des contre-offensives onusiennes non moins meurtrières, la ligne de front se situera désormais, grosso modo au nord du 38° parallèle.


En avril 1952 le général Eisenhower entre en scène .Quittant le commandement de l’Otan en Europe, il se présente aux élections présidentielles américaines .Le 23 juin 1951, le délégué soviétique à l’ONU, Yakov Malik, propose un cessez le feu. Des négociations débutent en juillet à Kaesong, s’interrompent pour cause de combats, puis reprennent à Panmunjom. Et durant encore 20 mois, tout en négociant, les hommes vont s’entretuer par milliers, par dizaines de milliers, dans une guerre de tranchées qui n’est pas sans rappeler la Première Guerre mondiale.

Eisenhower prononce dans un discours tenu à Detroit, le 24 octobre 1952 la phrase qui pèsera lourd dans l’Histoire : « I SHALL GO TO KOREA ». J’irai personnellement en Corée pour veiller à ce que cette guerre cesse. 2 semaines après avoir prononcé cette phrase Dwight Eisenhower devient Président des Etats-Unis et le 29 novembre il s’envole vers la Corée.Il visite ses troupes, il visite les MASH, il rend visite au Président sud-coréen Syngman Rhee, homme amère et méfiant, qui sent bien que l’Amérique va abandonner son régime corrompu. Il sent bien qu’on envisage une sort de « Coréanisation du conflit »,un transfert des efforts et des sacrifices vers la Corée du Sud ( semblable à la « vietnamisation » du conflit indochinois, 20 ans plus tard !).

Mais parallèlement à cette intention manifeste de finir les combats, la nouvelle administration américaine sait se faire menaçante .Les négociations à Panmunjom buttent sur la question de l’échange des prisonniers de guerre : les chinois insistent sur le retour de tous les prisonniers chinois et nord-coréens, or 50 000 de ces malheureux refusent catégoriquement de retourner vers les zones sous contrôle communiste. Et les négociateurs des forces alliées refusent de les rapatrier contre leur
volonté. Et la guerre continue, avec la menace américaine de bombarder les territoires au-delà de a sacro-sainte frontière chinoise. (Encore et toujours la rivière Yalu…).Etait-on près d’un bombardement nucléaire de la Chine ? Etait-ce un bluff ? Toujours est-il que les négociations à Panmunjom aboutissent le 27 juillet 1953 :Les Etats-Unis et l’URSS reconnaissent l’existence de deux Corées.

Toutes ces destructions, ces millions de morts,(Chinois, Coréens, Américains, Britanniques,
 Grecs, Turcs, Colombiens....) pour revenir à la case départ : deux pays-frères séparés
 par le 38° parallèle....Et en héritage, une tension permanente, latente ou aiguë , qui peut, en tout moment, dégénérer en conflit ouvert, éventuellement nucléaire ...

Fin de la série consacrée à la Guerre de Corée .(Attention: à cause d'une erreur de manipulation,
la première partie de cette série -"La guerre de Corée: une guerre presqu'oubliée..." va
maintenant suivre)


Elisheva Guggenheim-Mohosh

vendredi 20 juin 2014

La guerre de Corée, première partie: Une guerre presqu'oubliée...

     

La guerre de Corée : une guerre terriblement meurtrière…une guerre que déjà ses contemporains ont surnommée « The Forgotten War »-la guerre oubliée…Aujourd’hui, alors que le monde regorge de conflits régionaux, plus dangeureux les uns que les autres, et que l’intérêt pour certaines guerres, notamment celles du Proche et Moyen Orient ne cesse de croître, comment se fait-il que la plupart de ceux qui ont moins de quarante ans ne connaissent  la guerre qui a devasté la péninsule coréenne entre 1950 et 1953 autrement qu'à  travers les joyeuses aventures des médecins et des infirmières de la vieille série américaine M.A.S.H. ?

Tant de gens, tant de peuples ont souffert des retombées de ce conflit…Outre les millions de victimes coréennes, civiles et militaires, des centaines de milliers de chinois, des dizaines de milliers d’américains, de britanniques, d’australiens, mais aussi des canadiens et des français, des belges, des turcs et des éthiopéens, des thailandais et des colombiens y ont perdu la vie… Le monde a échappé de justesse à une guerre nucléaire pour sombrer, durant plus de 30 ans, dans la Guerre Froide…Tant de moments dramatiques ont jalonné les trois années qu’a duré la guerre de Corée, tant de grands personnages historiques en ont été les acteurs directs ou indirects, que l’ignorance et l’oubli nous paraissent incompréhensibles. Incompréhensibles ils le sont aussi pour les historiens, historiens qui voient dans la guerre de Corée un conflit qui préfigure déjà la guerre de Vietnam…Max Hastings, un des meilleurs spécialistes de la question dit, que si l’on avait retenu certaines leçons de la Corée, la guerre de Vietnam n’aurait pas été le désastre que l’on sait .En tout cas, il y a de nombreux points de similitude entre les deux grands conflits de la Guerre Froide, et d'abord le désenchantement des combattants sur le terrain et la réticence des opinions publiques occidentales qui ne fait qu'augmenter avec le temps.

Peu de pays asiatiques sont aussi homogènes sur le plan ethnique et linguistique que la Corée. Peu de peuples tellement unis à l’origine ont été déchirés par lahaine pour une période aussi longue.
La Corée fut toujours au centre d’une lutte d’influence entre ses puissants voisins :la Chine et le Japon. Occupée en 1910 par les japonais, elle subira le joug de l’envahisseur durant 35 ans, jusqu’à la défaite de l ‘Empire du Soleil Levant devant les Alliés. En 1943, en pleine guerre, les représentants des Etats Unis, de la Grande Bretagne et de la Chine se mettent d’accord au Caire sur le principe selon lequel, lors de la victoire des Alliès, la Corée deviendra un pays libre et indépendant. Lors de la Conférence de Yalta, dans le cadre de leur promesse d’attaquer les japonais trois mois après la défaite allemande, les russes acceptent aussi l’idée de l’indépendence coréenne.

Tenant à la lettre sa promesse, somme tout génante, Staline attaque la Mandchourie le 8 août 1945, deux jours après Hiroshima, un jour avant Nagasaki… Par cette intervention tardive, l’URSS entre dans le club des pays vainqueurs de Guerre du Pacifique. Ses représentants sont là, fiers, ensemble avec les délégués des Nations Alliées,au bord de l’USS Missouri, le 2 septembre 1945, lors de la signature de l’acte de capitulatuion du Japon.Une division russe, venant de Mandchourie sera en Corée, en même temps qu’une division de l’armée américaine, pour recevoir la réddition de l’Armée japonaise, pour désarmer les soldats japonais vaincus et pour les repatrier dansleur pays. Pour simplifier la répartition des tâches entre les alliés, russes et américains,on fixe une ligne de démarcation entre leurs secteurs respectifs. Cette ligne passe par le 38-ème parallèle.
Mais ce que les américains considèrent comme une simple ligne de démarcation,devient pour les russes une ligne de partition. L’Armée soviétique impose des limitations de plus en plus sévères au passage de leur secteur vers le secteur américain. Ils coupent même les lignes éléctriques qui passent à travers le 38° parallèle.

La Corée se trouve ainsi divisée de facto en deux entités. Celle du Nord, pro -communiste,
hermétiquement fermée, et celle du Sud, pro-occidentale, sous l’administration des
forces d’occupation américaines.

Les Etats Unis soumettent la question de la réunification des deux Corées aux Nations
Unies. Celles-ci créent une commission spéciale chargée d’organiser des éléctions
générales en 1948.Cette commission n’aura jamais le droit de mettre les pieds en Corée
du Nord. La Corée du Sud se constitue, en août 48, en République de Corée, sous la
direction d’un politicien âgé, aux tendances despotiques marquées, le docteur
Syngman Rhee. Quelques semaines plus tard, la République Populaire Nord Coréenne
est proclamée. A sa tête le très lumineux et très peu démocratique camarade Kim
Il Sung…La rupture entre les deux parties du Pays du Matin Calme est consommée…

Fin de la première partie (la série comprend six articles. Prochain article: "une simple opération de police?")
.
Ces articles sont tirés de mes émissions sur RSR Espace2(Radio-TV Suisse).
.
Je vous recommande de visionner sur You Tube la magnifique série "Histoire de comprendre"
 avec la participation très brillante d'Alexandre Adler et la lecture du livre de Max Hastings:
 "The Korean War" paru chez Pan Books à Londres, en 1988.Le livre de Hastings
 est certainement un des meilleurs ouvrages jamais consacrés à ce conflit.

Elisheva Guggenheim- Mohosh

samedi 27 juillet 2013

No pasaràn! Deuxième partie: Espagne, 1937.



Nous avons quitté nos militants antifascistes anglais le 4 octobre 1936, après la fameuse  Bataille de Cable Street dans l’East End de Londres. (Voir notre article du 26 juillet 2013). Une partie de ces militants est immédiatement partie vers la France et, de là, vers l’Espagne, pour s’engager aux côtés des Républicains espagnols, en tant que volontaires, membres des fameuses  Brigades Internationales. Ils ont tous été prêts de donner leur vie pour la lutte contre les forces fascistes du Général Franco. Et ils ont souvent perdu leur vie à la Guerre Civile Espagnole. Mais pas toujours de la manière dont ils pensaient la perdre.  Pas sur les Champs d’Honneur. Pas au combat. C’est ce que nous apprennent deux auteurs gallois, deux auteurs de best-sellers, Ken Follett, que nous connaissons tous pour ses thrillers et ses romans historiques et Rosie Thomas, connue par des millions de lectrices qui aiment la littérature d’aventures romantiques.

Lloyd Williams, le plus attachant  des jeunes héros du deuxième tome de la Trilogie du siècle de Ken Follett (L’Hiver du Monde, paru en 2012) est d’origine galloise. Il est le fils d’Ethel Leckwith-Williams, députée travailliste au Parlement Britannique, beau-fils de Bernie Leckwith, militant syndicaliste juif à Londres et, en réalité, fils illégitime du très conservateur Comte Fitzherbert . Déjà en 1933, lors d’une visite avec sa mère chez des amis berlinois, il est témoin de la terreur nazie en  Allemagne, terreur qui suit les élections dont Hitler sort vainqueur.

Lorsqu’il quitte ses études à l’Unuversité de Cambridge, pour partir avec des jeunes mineurs gallois, dont son cousin de 16 ans, Dave Williams et  un autre adolescent, Lenny Griffiths, pour rejoindre les rangs de la Quinzième Brigade Internationale en Espagne, il est encore plein d’déalisme. Dix mois après son arrivée, lors de la bataille de Saragosse, il a déjà perdu une grande partie de ses illusions.Il n’y a pas d’unité de vue chez les Républicains. Il n’y a pas d’unité de la Gauche combattante: déjà, lors de la bataille de Barcelone, les anarchistes et les communistes se sont entretués dans les rues. Et les commissaires moscovites, les agents des services secrets russes (le NKVD) ont totalement infiltré les Brigades Internationales. Même les communistes venant des pays occidentaux ont peur d’eux. Les officier soviétiques ne supportent aucune manifestation de liberté d’opinion, aucune discussion . La réflexion, l’expression de ses idées n’est  pas de mise au pays du Camarade Staline, donc, pourquoi serait-elle de mise chez les volontaires Américains, Anglais, Allemands-anti-nazis des Brigades Internationales ?  volontaires souvent traités par les commissaires soviétiques de "trotskyst" ou  d'anarchistes ,d'insubordonnés ou, carrément, de traitres!)

 Le 24 août 1937 Lloyd,  Dave, Lenny, mais aussi un jeune professeur d’espagnol à l’Université Columbia de New York, Joe Eli, et un jeune  ouvrier éléctricien noir de Chicago, Jasper Johnson, prennent part à l’attaque d’un village tenu par les forces franquistes au nord de Saragosse .Lloyd n’est pas d’accord avec  les ordres de l’officier soviétique parce qu’il trouve que cette attaque est stratégiquement injustifiable et entraînera des pertes humaines inutiles. Le Colonel Bobrov est intraitable : ses ordres viennent de Moscou. La bataille est meurtrière. Pire : elle est suicidaire. Les franquistes ont une puissance de feu illimitée, les volontaires antifascistes sont à court de munitions. Lloyd est blessé, Jasper Johnson tué, la  rue est jonchée de cadavres des volontaires internationaux et des Républicains espagnols. Il n’y a plus de munitions, les survivants doivent revenir vers la base pour chercher des balles pour leurs fusils. 5 survivants sur 36 hommes de la compagnie, dont deux blessés…

 Et là, c’est l’horreur. Bobrov aboie : «  Qui vous a permis de reculer ? Pourquoi n’avez-vous pas combattu jusqu’au dernier homme ? Ceux qui sont blessés, mettez-vous de côté. » Loyd
Williams et Lenny Griffiths, ne soupçonnant pas ce qui va suivre, sortent du rang. Les trois autres, Dave Williams, mineur gallois de 16 ans, Mugsy, un autre jeune mineur et Joe Eli, professeur d’Université à New York sont abattus à bout portant par Bobrov. Comme des traîtres. Abattus par un officier soviétique qui n’a jamais combattu et qui, par son incompétence, a mené toute une compagnie de volontaires à la mort… (et qui, plus tard, et pour la joie sauvage des lecteurs, sera battu à mort par des femmes moscovites, lorsqu’il essayera fuir Moscou, encerclée par les troupes allemandes…)  C’est ainsi que se termine l’engagement idéaliste de Lloyd Williams. Dans la douleur et la désillusion totale.

 Nick Penry, syndicaliste gallois et héros du roman « Amy , pour les amis » (The White Dove) de Rosie Thomas, passe par une expérience très similaire, avec des conséquences encore plus tragiques.  Après la Bataille de Cable Street à Londres, il s’engage, lui aussi, comme volontaire dans les Brigades Internationales en Espagne. Il est témoin de la souffrance et la mort de ses camarades et il perd un bras. Mais ce n’est pas cette mutilation physique qui le meurtrit le plus. Un officier communiste – cette fois-ci un « gentleman » anglais – l’arrête pour désobéissance,( comprenez par-là une « déviation » de la conception moscovite de la Guerre Civile espagnole…) Et, en tant que prisonnier, Nick est obligé de faire partie d’un peloton d’exécution. Il est obligé de tirer sur d’autres volontaires antifascistes,  des jeunes allemands accusés de désertion.

Nick Penry quittera le Parti Communiste et deviendra, plus tard, député Travailliste au Parlement Britannique (tout comme Lloyd Williams). Mais si Lloyd retrouvera la vitalité et le bonheur, Nick Penry, héros du livre de Rosie Thomas , aura la vie brisée.

Beaucoup d’historiens ont écrit sur la mainmise communiste sur la Gauche combattante dans la Guerre Civile espagnole.  Mais ce sont ces deux romans populaires qui ont révélé au grand public les terribles exactions des commissaires politiques de Moscou .Leur lecture est très recommandée, ne serait-ce que pour  cette raison.

 Pour rappel : «  L’Hiver du Monde » (Winter of the World) de Ken Follett, est paru chez Robert Laffont 2012 et chez Dutton, USA, 2012. « Amy, pour les amis » de Rosie Thomas (The White Dove), est paru chezJ’ai Lu, 1991, et en anglais  chez  William Collins and Sons, 1986 et  Arrow Books, 2004. Bonne lecture!

Elisheva Guggenheim-Mohosh.

vendredi 26 juillet 2013

No pasaràn! Première partie: Cable Street, 1936, Londres



Deux auteurs d’origine galloise, habitant Londres. Deux auteurs de bestsellers. Le premier, vous le connaissez  certainement : il s’agit de Ken Follett. Ses thrillers et ses romans historiques ont fait le tour du monde en cent millions d’exemplaires. (voir nos articles du 5 novembre 2012 et du 5 mars 2013.) La seconde est Rosie Thomas, essentiellement lue par les femmes qui aiment la littérature romantique, la montagne et les expéditions exotiques, par exemple les séjours amoureux dans une station de recherche bulgare dans  l’Antarctique ou les passions déclenchées lors d’une escalade mouvementée de l’Everest…

Et la lutte antifasciste dans tout cela ?

Aussi bien Ken Follett que Rosie Thomas consacrent des pages mémorables à la journée  du 4 octobre 1936 dans les quartiers pauvres dans l’East End de Londres : la journée des barricades, la bataille sanglante de Cable Street  entre toutes le mouvances anti-fascistes et anti-racistes des quartiers pauvres et la police londonienne. Cette police qui s’est mise du côté des fascistes anglais, aux ordres de Sir Oswald Mosley…Ken Follett décrit cette journée, dans le deuxième tome de sa fameuse Trilogie du Siècle, «  L’Hiver du Monde », sorti en 2012. Rosie Thomas raconte les mêmes évènements dans « Amy, pour les amis » (« The White Dove »), paru en anglais déjà en 1986, sorti en France, chez J’ai Lu en 1991.De toute évidence, les deux auteurs s’inspirent des mêmes sources historiques et décrivent les évènements , ainsi que leur arrière-plan historique, sensiblement dans les mêmes termes. Leurs personnages (Le très sympathique étudiant Lloyd Williams chez Ken Follett, le ténébreux syndicaliste Gallois Nick Penry chez Rosy Thomas) obéissent aux mêmes motivations politiques et sont mus par les mêmes sentiments : enthousiasme, révolte, colère, détermination. (Et, par conséquent, comme nous le verrons dans la deuxième partie de cet article, ces personnages seront mus par les mêmes sentiments d’amertume, de désillusion et d’abattement quelques mois plus tard, lorsqu’ils combattront  dans les Brigades Internationales, du côté Républicain, à la Guerre Civile espagnole…)

En 1936 il y avait en Angleterre 333 000 Juifs – écrit Ken Follett, en citant le Daily Worker, organe du Parti communiste anglais. La moitié de ces Juifs, originaires des pays de l’Est, dont ils ont fui les persécutions et les pogroms à la fin du 19° et au début du 20° siècle, habitait dans les quartiers  pauvres de l’Est de Londres. Et c’est justement le quartier juif de Stepney que Sir Oswald Mosley, chef du British Union of Fascists et grand admirateur d’Adolf Hitler a choisi pour faire une démonstration de force. Il a réuni ses troupes à côté de la Tour de Londres et avait l’intention de les faire défiler à travers les « quartiers enjuivés ». La route la plus prévisible passait par Cable Street. Le Daily Worker appelait toutes les forces antifascistes à constituer un véritable « mur humain », fait de dizaines de milliers d’habitants de l’East End, toutes religions et toutes appartenances partisanes confondues, pour barrer la route aux hommes de Mosley.(Les deux auteurs notent que le Parti travailliste, le Labour, ou du moins sa branche principale, n'a pas donné  son accord pour cette manifestation anti-fasciste…)

La confrontation  avec les «  Chemises Noires » de Mosley semblait inévtable ce 4 octobre 1936. Une confrontation qui n’a jamais eu lieu. Ou, du moins, pas de la manière dont tout le monde l’attendait.

 Pourtant, les deux groupes humaines, les hommes de Oswald Mosley et la foule bigarrée, faite de dockers londoniens et de mineurs gallois, de syndicalistes et de vétérans Juifs de la Grande Guerre, d’hommes et de femmes habitants de l’East End, se tient prête  au combat. Le slogan des Républicains espagnols « Ils ne passeront pas ! » (They Shall Not Pass ! No pasaràn !) couvre les murs des immeubles des quartiers  populaires, des drapeaux rouges ornent certaines fenêtres.  Au moins cent-mille antifascistes attendent les « Chemises Noires ».  Mais il n’y aura pas d’affrontement  avec l’Union des Fascistes Britanniques de Mosley.  Rosie Thomas, et Ken Follett mentionnent tous les deux une entretien entre Sir Oswald Mosley et Sir Philip Game, Chef de la Police. A la suite de cette entretien les hommes de Mosley se mettent en route, mais pas vers l’East End. Ils marchent vers les quartiers aisés de Londres.

 Mais cette nouvelle n’arrive pas à temps vers la foule surchauffée et des violences éclatent : la Police Montée charge avec une brutalité inouïe, écrasant la foule sous les pattes de leurs grands chevaux, matraquant hommes et femmes. Certains policiers font (selon Ken Follett) le salut hitlérien et , sans tenir compte de l’origine des gens, toutes les femmes sont traitées de « putes juives » et tous les hommes de « sales youpins ».Les gens ont le sentiment que la police anglaise est aux ordres de L'Union des Fascistes Britanniques. Mais ils ne se laissent pas faire. La foule érige des barricades faites de poubelles, de vieux meubles  jetés par les fenêtres. Chaque coin de rue est tenu par les habitants de East End et lorsque la Police Montée se retire, la foule en liesse a le sentiment d’avoir vécu, enfin, un grand tournant. «  Nous avons battu les fascistes anglais à Cable Street » - jubile un jeune mineur Gallois - « Maintenant nous allons battre les fascistes en Espagne !!! ».

Pauvres idéalistes…

 (Prochain article : No pasaràn ! Deuxième partie : Espagne, 1937)

Pour rappel: Winter of the World de Ken Follett a paru en anglais chez Dutton (Penguin
 Group USA) et en français chez Robert Laffont, respectivement en septembre et en novembre 2012.The White Dove (Amy, pour les amis) de Rosie Thomas a paru en anglais chez
William Collins Sons en 1986,puis chez Arrow Books en 2004, et en français
 chez J'ai Lu en 1991.

Elisheva Guggenheim-Mohosh.